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Histoire et écriture

Ici et là

Et pendant ce temps-là, d'autres aussi écrivent, pensent, composent, tournent, créent... évidemment ! Et j'aime à faire partager mes enthousiasmes.


La pensée du 02/08/2010

A lire : Les chasses à l'homme, Grégoire Chamayou, La Fabrique éditions

De la capture des esclaves pour le commerce triangulaire à la poursuite des sans-papiers sombrement relancée ces jours derniers par le président de la République et son ministre de l’Intérieur, cet ouvrage pertinent retrace la triste histoire de la chasse des humains par leurs semblables. Le philosophe commence par la Genèse, avec le parcours de Nemrod, petit-fils de Cham, le fondateur de Babel, ce premier roi qui peuple la Terre en désobéissant à Dieu puisqu’il capture une population pour la fixer de force là où bon lui semble. On y trouve aussi les réflexions de l’abolitionniste Schoelcher quand il souligne l’attitude paradoxale des colons ne cessant d’affirmer que les esclaves sont satisfaits de leur “juste” sort alors que ces mêmes colons passent une grande partie de leur temps à poursuivre des fugitifs. L’auteur rappelle le terrible destin du banni, sous l’Ancien Régime : mort pour la société, le droit et l’Etat, le réprouvé sait qu’il n’aura nulle sépulture et que son épouse sera déclarée veuve. La chasse à l’homme fascine car elle libère la férocité naturelle de chacun, protégée par la folie de la foule, toujours en quête d’un ennemi intérieur (même s’il est souvent suspecté de venir de l’extérieur) et commun, comme on a pu le constater lors des dévoiements de la plupart des révolutions et aussi lors des génocides. Lutte entre des intelligences de même nature, la chasse à l’homme excite enfin car elle est porteuse du risque de retournement de situation, le chassé qui se transformerait subitement à son tour en bourreau. C’est même l’un des arguments fréquemment utilisés pour lancer une opération de “nettoyage” des camps nomades, squats ou ghettos urbains, systématiquement présentés comme porteurs de dangers pour le reste du territoire alors qu’ils le sont, avant tout, pour leurs habitants. La chasse aux pauvres trouve sa place dans ce tableau mais, et cette fois, on s’en réjouira, Chamayou note qu’elle rencontre, toutes époques confondues, l’animosité des populations souvent enclines à protéger les gueux de la maréchaussée. Reste encore la chasse à l’étranger, particulièrement virulente aux débuts de l’industrialisation durant laquelle le capitalisme monte les pauvres les uns contre les autres, cherchant à étouffer le frémissement de la lutte des classes par la lutte des races et des nationalités. La chasse aux juifs, bien sûr, d’abord religieuse et sociale avant de virer à l’horreur de la haine raciale mise en pratique sous le 3ème Reich. L’auteur rappelle les propos de l’historien Hobsbawm qui avance qu’un Etat aux lois promptes à trouver puis traquer des “brebis galeuses” trahit la faiblesse de son pouvoir. Mais on redécouvre avec espoir et soulagement quelques extraits de la pensée de Bartolomé de Las Casas que son expérience d’aumônier des Conquistadores a transformé en défenseur de tout le genre humain. Ainsi affirme-t-il qu’est inhumain celui qui exclut d’autres hommes de l’humanité. De nos jours, exclure quelqu’un de l’humanité peut consister à lui dénier ses droits de citoyen sous divers prétextes, au fil d’exigences électoralistes d’un pouvoir réactionnaire. La lecture du célèbre Dominicain pourrait fructueusement inspirer nos dirigeants, mais sans doute n’y ont-ils pas plus d’intérêt que pour la prose de madame de Lafayette...

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La pensée du 03/05/2010

A lire : Margaret Stonborough-Wittgenstein, Ursula Prokop, les Editions Noir sur Blanc

Sœur du philosophe Ludwig Wittgenstein, modèle de Gustav Klimt et patiente de Sigmund Freud, Margaret Stonborough-Wittgenstein ne fut pourtant pas seulement une Viennoise née “une cuillère dorée dans la bouche”. Cette fille de self made man d’origine juive allemande s’inspira de l’esprit mécène de son père. Ce dernier, devenu le chef de l’empire métallurgique le plus puissant de la double monarchie de l’empereur François-Joseph, finança en effet une grande partie du mouvement de la Sécession viennoise et fut l’ami de Mahler, Brahms, Pablo Casal. Margaret reprit le flambeau tant que le lui permit son héritage, fortement amoindri par la crise de 1929 puis une mauvaise gestion de son époux américain, le dépressif et suicidaire Jérôme Stonborough. Elle fait dessiner et décorer toutes ses demeures par des architectes avant-gardistes, telle la célèbre villa Toscana à Gmunden ou le palais Stonborough à Vienne. Marquée par une enfance abandonnée à la domesticité et le suicide de ses deux frères aînés empêchés de mener les carrières artistiques qu’ils souhaitaient, la jeune femme s’émancipe et entame, une fois mariée, des études de biologie. Juive “assimilée”, de religion catholique et devenue américaine par son mariage, elle prend conscience de l’antisémitisme seulement lors de l’arrivée du nazisme dans les années 30 et aide, avec Marie Bonaparte, Freud à fuir à Londres. Bien que très patriote et classiquement engagée dans des actions de charité comme son “Association contre la pauvreté et la mendicité”, dès la première guerre mondiale, elle passe, dans son milieu, pour une “rouge” en s’affichant “républicaine et pour l’éducation politique”. Depuis les USA, elle parvient à convaincre le président Hoover d’aider l’Autriche vaincue. Cette humaniste altruiste s’inquiète autant du sort des indigents que de celui des rejetons de la haute société d’Europe centrale, perdus dans le monde nouveau de l’entre-deux guerres et dont elle analyse les caractères en vraie sociologue : “Ce sont des esprits sérieux et honnêtes, un peu lourds, plus proches du paysan avec toutes ses vertus et ses vices, que de l’intellectuel. Mais, comme la plus grande partie de la noblesse, ils n’ont hélas pas su marcher avec leur temps. (…) Ils n’ont plus de contacts avec l’humanité d’aujourd’hui, plus de place à occuper ni de devoir à remplir. Le sang de l’époque ne coule pratiquement pas dans leurs veines, du coup, il est fatal qu’ils tournent mal.” Elle est aussi lucide sur les dérives possibles de l’esprit révolutionnaire : “L’instinct d’abattre, de démolir, est naturellement dans les masses, bien plus fort que celui de construire. A coup sûr n’y avait-il eu que peu de personnes désireuses de libérer les esclaves en comparaison à la masse de ceux qui rêvaient d’écraser la classe possédante.” Le pertinent portrait d’une femme remarquable entre XIXème et XXème siècle.

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La pensée du 07/03/2010

A lire : La Frondeuse, Elisabeth Coquart, Payot

Cent ans après la judicieuse idée de la journaliste allemande Clara Zetkin de lancer une journée internationale des femmes, cette biographie enlevée rappelle à juste titre le passionnant parcours de son alter ego française, Marguerite Durand, celle qui a donné son nom à la très belle bibliothèque des femmes, à Paris. Peut-être sa naissance hors norme dans l’hypocrite et puritain XIXème siècle a-t-elle décidé du destin de cette rebelle hyper active. Déclarée de père inconnu par sa mère qui vivait en ménage avec le sculpteur Clésinger, la jeune Marguerite fait, elle aussi, fi des conventions bourgeoises en entamant une carrière à la Comédie française où elle devient la jeune première en vogue de la IIIème République. Elle y cultive ses premières relations politiques tel Clemenceau ou son amant George Laguerre qui fut l’avocat de Louise Michel. La cause des femmes passionne très vite l’actrice avec la rédaction d’un “Dictionnaire des femmes célèbres” qui ne trouve pourtant pas d’éditeur. “Trop d’idées à elle, bien à elle, bourdonnaient dans sa jolie tête” écrit son amie la reporter Séverine. C’est d’abord au service du “Figaro”, où elle rencontre aussi l’homme qui lui donne son fils Jacques, que Marguerite trouve à engager sa plume. Mais choquée par le machisme de la rédaction lors de la couverture du congrès féministe qui se tient à Paris en 1896, elle décide de créer son propre journal, constitué d’un personnel exclusivement féminin “parce que si nous prenions, ne serait-ce qu’un seul homme, il se trouverait toujours des gens autour pour dire que c’est lui qui fait le travail”. Ainsi naît “la Fronde”, le 9 décembre 1897. Si Marguerite laisse toute liberté d’expression religieuse ou politique à ses collaboratrices, elle garde une éthique stricte autant qu’humaniste qui lui fait refuser les papiers de Gyp, la romancière antisémite et engager son quotidien du côté des défenseurs du capitaine Dreyfus. Une partie de ses revenus provient de l’étonnant cimetière pour animaux domestiques qu’elle crée à Asnières mais ce sont de plus intéressantes causes qui conduisent la suite de la carrière de cette patronne de presse : la création de syndicats féminins (sténographes, ouvrières en plumes et fleurs, sages-femmes, caissières, etc.), le combat pour l’autorisation du travail de nuit pour les femmes, celui d’obtenir le droit de se vêtir comme elles l’entendent, y compris de porter le pantalon, de pouvoir voter, la lutte pour l’égalité des salaires entre les sexes. Bel hommage à cette femme remarquable, le livre effare et fait rire aussi quand il relate les témoignage sexistes des contemporains hostiles à l’engagement des femmes en politique comme Georges Duval, ce journaliste qui célébra ainsi la sortie de “la Fronde” : “Comment une personne qui change douze fois par an les fleurs de son chapeau demeurerait-elle fidèle à une opinion ?”

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La pensée du 14/02/2010

A lire : Accueillir ou reconduire, Alexis Spire, Raisons d'agir éditions

Malgré son titre austère, ce petit livre plonge au cœur d’un problème humain contemporain avec la pertinence des témoignages “de terrain”. Le sociologue Alexis Spire a en effet signé un contrat d’agent vacataire, pour exercer un mois durant les fonctions de guichetier préposé à l’accueil des étrangers dans une préfecture française. Cette insolite “traversée du miroir” laisse le lecteur plein d’effroi quant aux conditions d’application des directives gouvernementales en matière d’immigration, elles-mêmes fluctuantes au fil des embardées de la politique du gouvernement en place dont la seule constante est de fermer de plus en plus le territoire aux non-nationaux. L’enquête révèle comment l’absence de textes précis laisse régner l’arbitraire, contrôlé, la plupart du temps, par le seul bon vouloir de supérieurs hiérarchiques dont l’ancienneté et la conviction d’œuvrer en faveur de la protection du système social français constituent les uniques qualités. Ceci aboutit, de fait, à un pouvoir discrétionnaire. Spire évoque aussi la corruption, apparemment répandue, notamment dans les consulats… Il dénonce la parcellisation des tâches déresponsabilisant chaque acteur de la chaîne bureaucratique amenée à statuer sur le destin d’individus en détresse; là on ne peut s’empêcher de faire des rapprochements historiques de sinistre mémoire, non sur l’aboutissement du système mais sur son processus. Et le sociologue évoque aussi la pernicieuse mise en place, pour des agents au statut déprécié et au quotidien souvent harassant tant physiquement que psychologiquement, d’une conception de leur travail, qu’ils finissent par envisager comme une mission morale, politique et civile : lutter contre la fraude de clandestins à la présence forcément illégitime - !!! - sur le territoire français. Dans ce domaine dont la “pâte” est pourtant exclusivement humaine, la politique du chiffre fait aussi des ravages : il est plus intéressant de recevoir juste quelques minutes un grand nombre d’immigrés dont on sait les dossiers incomplets et sujets à être à nouveau convoqués pour étoffer ses propres objectifs professionnels quotidiens que de s’appliquer à régler vraiment un dossier dans un délai plus long… Cette enquête constitue un intéressant décryptage de l’arsenal législatif répressif - paradoxalement flou parce qu’ainsi plus utile à manier dans le sens qui arrange l’Etat en fonction des circonstances – instauré à l’égard des étrangers pauvres qui souhaitent s’installer en France et renforcé depuis 2003 par la fixation d’un nombre annuel de reconduites à la frontière. Tout cela contre des gens en simple quête d’une vie meilleure et souvent déjà insérés dans la société française...

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La pensée du 11/01/2010

A lire : L'archiduchesse rouge, Friedrich Weissensteiner, Payot

Née Habsbourg-Lorraine, avec François-Joseph d’Autriche-Hongrie pour grand-père paternel et Léopold II de Belgique pour grand-père maternel, on pouvait imaginer à Elisabeth-Marie, une destinée digne des films kitsch illustrant la vie de son aïeule, la fameuse “Sissi”. Les circonstances en décidèrent autrement. “Te voilà délivrée de ma présence” lui écrit à Mayerling son père maniaco-dépressif, Rodolphe, l’héritier du trône, juste avant de se tirer une balle dans la tête avec sa maîtresse, la gironde mais délétère Marie Vetsera. Erzsi, comme la surnomme son entourage, a 6 ans. Couvée par son grand-père qui tente de réparer ces débuts difficiles, la grande et ravissante jeune fille devient l’idole de la Hofburg à Vienne, après l’impératrice Elisabeth, poignardée par un anarchiste italien en 1898. Soucieuse d’échapper à l’atmosphère rigide de la cour et aux souvenirs de ces disparitions tragiques, l’adolescente s’entiche du prince Otto Windisch-Graetz, fringant lieutenant de l’école d’officiers d’Olmütz qu’elle s’entête à épouser, quitte à perdre son titre d’archiduchesse. Suivant le modèle de sa mère qui vient de se remarier à un simple aristocrate hongrois, Erzsi dit vouloir « choisir celui qu’elle aime en toute liberté ». Sa ligne de conduite est désormais tracée; l’étonnante Autrichienne mènera sa vie comme elle l’entend. Elle voyage pour échapper à un conjoint dont la légèreté égocentrique l’accable vite et s’affiche avec ses soupirants, officiers de marine pour la plupart. Séduite par la manière dont des ouvriers du parti social-démocrate la soutiennent dans sa lutte pour conserver la garde de ses enfants lors de sa séparation conjugale, au sortir de la Première guerre mondiale, l’effrontée princesse s’engage dès lors dans la lutte politique. Sa fortune fond rapidement à financer un foyer de travailleurs pour une section socialiste, soutenir des membres du parti désargentés, aménager une portion de son domaine pour y installer des Faucons rouges... Mais à gauche, elle rencontre aussi l’Amour, le vrai cette fois, en la personne de Léopold Petznek, ancien enseignant puis valeureux soldat sur le front russe, devenu politicien. Rentré de Dachau, il épouse Elisabeth-Marie et le couple s’installe à Vienne dans une vaste maison qu’elle rebaptise “son petit Schönbrunn”. Rompant tout lien avec sa famille, “l’archiduchesse rouge”, si elle ne parvient pas, avec son personnel, à renoncer à ses manières de patricienne, écrivait pourtant dès 1927 : “L’avenir, j’en ai la ferme conviction, appartient au socialisme.”

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La pensée du 09/11/2009

A lire : Compagnons de l'abbé Pierre, Loïc Le Goff, Bayard

Ce livre fête le soixantième anniversaire d’Emmaüs, ce mouvement caritatif laïc destiné à soutenir tous les pauvres et les exclus. Le Goff, qui fut un proche du fondateur, le célèbre abbé à béret noir et verbe haut, a recueilli des dizaines de témoignages répartis entre “Compagnons”, responsables salariés, bénévoles et amis de l’organisation. Pour la première catégorie, à travers des textes poignants, relatant des vies toutes déchirées par l’indigence, la solitude et la plupart du temps l’alcool, il saute aux yeux, pour ceux qui n’en seraient pas encore convaincus, qu’un mauvais départ dans la vie, en dépit de quelques cas trop rares de “résilience réussie” mais de toute façon systématiquement douloureuse, est presque toujours l’assurance d’une destinée sombre. Un homme abîmé se “répare” difficilement. “Presque tous ont pour origine les structures de la DAASS, le lumpenproletariat, un monde ouvrier en perte d’identité, une petite paysannerie en voie de disparition.” C’est d’ailleurs le reproche que l’on peut faire à l’ouvrage, peut-être un peu trop exclusivement tourné vers le passé. Les acteurs des premiers temps semblent tous nostalgiques d’un avant qui ne correspond plus tout à fait à la réalité du malheur social contemporain. Le monde de l’immigration pauvre, des sans-papiers, est seulement évoqué sans qu’aucun témoignage ne l’illustre et les “vieux” Emmaüsiens semblent tous nostalgiques d’une époque ou les Compagnons acceptaient un régime essentiellement basé sur le travail et une discipline quasi militaire qui ne fonctionne plus aujourd’hui. Mais dans la préface, l’acteur Lambert Wilson rappelle la philosophie de l’abbé Pierre : “Accorder son regard, c’est faire exister l’autre” tandis que l’actuel président du mouvement Emmaüs France, Christophe Deltombe, conclut par le rappel d’une valeur de base : l’imagination solidaire. C’est peut-être aussi l’occasion de se souvenir qu’Emmaüs est le nom d’un village de Palestine, proche de Jérusalem, où Jésus fut accueilli spontanément pour dîner par deux de ses disciples qui ne l’avaient pourtant pas reconnu et se sentaient désespérés par l’annonce de sa crucifixion. La confiance et l’ouverture à autrui, quel qu’il soit, quelles que soient les circonstances, c’est la part belle de l’Humain qu’il répugne trop souvent à montrer dans un monde de plus en plus dur aux faibles… De quoi méditer et agir !

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La pensée du 12/10/2009

A lire : Souvenirs, 1755-1842, Elisabeth Vigée Le Brun, Tallandier

Son pinceau est incontestablement plus allègre que sa plume, un peu plate, dépourvue de la légèreté acide d’une comtesse de Boigne ou de la profondeur introspective d’une marquise de la Tour du Pin, ses contemporaines. Et si aujourd’hui, on la baptiserait “portraitiste des people” en lui reprochant de faire un peu trop de “name dropping” – elle a immortalisé sur la toile nombre de têtes couronnées, politiques, intellectuels et artistes comme elle se plaît à le détailler entre ces pages – Elisabeth Vigée Le Brun s’avère pourtant une bonne observatrice du monde de l’Ancien Régime puis de ses nostalgiques en exil : “(…) On ne saurait juger ce qu’était la société en France quand on a pas vu le temps où toutes affaires du jour terminées, douze ou quinze personnes aimables se réunissaient chez une maîtresse de maison, pour y finir leur soirée. (…) Une sorte de confiance et d’intimité régnait entre les convives et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans inconvénient, c’était dans les soupers que la bonne société de Paris se montrait supérieure à celle de toute l’Europe.” Il est aujourd’hui singulier de lire que la ville du Raincy évoque alors le château du duc d’Orléans, Saint-Ouen, la propriété du duc de Nivernais, Gennevilliers la demeure du comte de Vaudreuil ou Romainville le fief du maréchal de Ségur. La portraitiste avoue une “jouissance d’amour-propre”qui transparaît lorsqu’elle recopie une élogieuse lettre de d’Alembert ou quand elle s’attarde sur les attentions de Marie-Antoinette qui pousse la délicatesse jusqu’à ramasser son matériel de travail tombé sur le sol tandis qu’elle-même en est empêchée par une grossesse. On l’envie quand elle annonce avoir eu Dominique Vivant Denon pour cicerone à Venise ou le prince de Ligne comme cavalier à l’opéra. On la moquerait volontiers lorsqu’elle raconte comment elle snobe le général Duroc durant tout un dîner à Pétersbourg. On la soutient devant son flegme face à l’impétueuse Germaine de Staël qui lui reproche de ne pas écouter attentivement ses tirades raciniennes pendant les séances de pose et aussi lorsqu’elle affronte de misogynes détracteurs qui prétendent qu’elle se fait aider dans ses œuvres. Mais elle sait aussi se moquer d’elle-même en racontant comment elle doit précipitamment changer sa robe de satin blanc après s’être assise sur sa palette au moment de partir dîner chez la princesse de Rohan-Chabot ou quand elle ne peut résister de grimper sur une balançoire après en avoir chassé ses indisciplinées élèves dessinatrices. Ouverte à l’altérité, elle s’enthousiasme pour les ambassadeurs de Tippo-Saïb reçus à Versailles, “qui, pour être cuivrés, n’en n’avaient pas moins des têtes superbes (…) Je vis ces Indiens à l’Opéra et ils me parurent si extraordinairement pittoresques que je voulus faire leur portrait”. Cette monarchiste convaincue affirme sans rire que la morgue des aristocrates de la cour a disparu à la mort de Louis XV et s’offusque de “l’affreuse année 1789” ou la populace apostrophe ses invités par un annonciateur : “L’année prochaine, vous serez derrière vos carrosses et c’est nous qui serons dedans !” Au fil de ses pérégrinations professionnelles à travers l’Europe du début du XIXème siècle, elle parsème avec bonheur ses parfois un peu fastidieuses descriptions d’œuvres d’art de très vivants détails. Mais le charme de ce récit rédigé sous le règne de Louis-Philippe tient dans son caractère humain : ”(…) mon cœur a de la mémoire, et, dans mes heures de solitudes, ces amis si chers m’entourent encore tant mon imagination me les réalise.”

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La pensée du 22/08/2009

A lire : Le Coeur en dehors, Samuel Benchetrit, Grasset

Il s’appelle Charles Traoré mais préfère son surnom de Charly, celui qu’utilisent ses copains Yéyé, Freddy ou même sa mère, Joséphine, quand elle est de bonne humeur. On pourrait croire la vie de Charly poétique puisqu’il habite la tour Rimbaud et fréquente le collège Charles-Baudelaire. Mais non, le quotidien du garçon reste gris dans cette archétypique cité de banlieue où les jours tournent plus moroses les uns que les autres, plombés par la pauvreté et l’ennui d’un horizon bouché. Un matin, à 8 heures, tout s’emballe pourtant quand des policiers viennent arrêter Joséphine. Est-ce à cause d’un ultime mauvais coup d’Henry, l’aîné, devenu toxico et toujours à traîner à « Courchevel », la zone où l’on trouve de la poudre ? Ou des nouvelles du père disparu au Mali avant même la naissance de Charly ? Le lecteur ne lâche pas d’une page le récit à la première personne de cette journée pas comme les autres, entre angoisse et espoir. Car dans ce monde noir comme l’Enfer, il y a aussi l’irrésistible Mélanie Renoir dont Charly est amoureux et les Roland, un vieux couple accueillant dans son pavillon fleuri… On retrouve avec délice le style de Benchetrit, qui surfe magistralement entre émotion et auto-dérision à la Woody Allen ou Spike Lee. Cela fait aussi songer à la poésie de Said Bahij et ses jeux de mots sur les noms d’artistes, jetés comme des cache-misère dans le monde des pauvres. Un extrait de la prose de Charly : “Ça nous a fait quelque chose quand on s’est retrouvés à Paris devant le musée. Vous parlez d’une beauté. Et dans le car, on avait tellement l’air débile à regarder ce bijou, qu’on aurait pu mettre une pancarte handicapés, à l’arrière. Parce que pour nous, Picasso c’est une barre de béton gris, avec une pelouse pleine de trous et des merdes de chiens, des halls sales sans lumières. Pour nous, Picasso, c’est moche. Alors, quand on a vu le musée, ça nous en a mis un coup. Je sais pas si vous y êtes déjà allé, mais je vous le conseille. Pour trouver, c’est facile, ça ressemble à un château au milieu de Paris.” Un vrai coup de cœur… en dedans ! Et le point final donne envie de voir Charly sortir du volume pour pouvoir relire Rimbaud avec lui.

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La pensée du 28/04/2009

A lire : Virginia Woolf, Viviane Forrester, Albin Michel

Il faudrait vraiment « une chambre à soi » pour récapituler les méandres amoureux de la famille Stephen, au sein de laquelle naît, en pleine période victorienne, cette femme remarquable des lettres anglaises. Amours incestueuses avec demi-frères nés du précédent mariage de sa mère, ambiance teintée de folie par la présence d’une demi-sœur handicapée mentale du côté de son père et sa jeunesse marquée par des morts précoces, Virginia n’aura de cesse de chercher une échappatoire à travers l’amour puis l’écriture. Elle croit rencontrer les deux en la personne de Leonard Woolf, son époux, son lecteur assidu et son éditeur aussi. Mais, comme le détaille ici Viviane Forrester, c’est Leonard, qui déclare Virginia dangereuse, excitée, « folle » enfin, et refuse de lui donner des enfants. C’est lui encore qui lui propose le suicide en 1940 car juif et socialiste, il redoute la victoire des Nazis. Se dessine le portrait d’un homme « possessif, nerveux et despotique » pourtant maltraité à son tour par l’écrivaine qui ne cesse de stigmatiser sa judéité dans la haute société antisémite au sein de laquelle ils évoluent. Outre le prix Femina dont Viviane Forrester est aujourd’hui l’un des membres du jury et qu’obtint Virginia Woolf en 1928 pour « la Promenade au phare », les destinées de l’écrivaine et de sa biographe se rejoignent à travers leur ardeur intellectuelle. “Et j’ai plongé dans le grand lac de la mélancolie. Seigneur ! comme il est profond !… Ma seule façon de surnager, c’est en travaillant. Dès que je m’arrête de travailler, je coule au plus profond. Avec toujours l’impression que si je sombre au plus profond encore, je trouverai la réponse.” Le 28 mars 1941, Virginia a-t-elle trouvé cette réponse au fond de la sombre rivière Ouse où elle est entrée, les poches lestées de lourds cailloux ? A-t-elle découvert la seule étreinte qui, croyait-elle, lui apporterait l’apaisement ? Il reste ce splendide portrait et l’œuvre de Virginia Woolf pour s’interroger encore...

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La pensée du 06/04/2009

A lire : Entre chagrin et néant, Marie Cosnay, Editions Laurence Teper

En ces temps lourds idéologiquement où Eric Besson succède à Brice Hortefeux au ministère de l’Identité nationale, de l’Immigration et du Co-développement, ces temps de double langage où la parole d’Etat se fait faussement compatissante quand elle dit «vouloir lutter contre les passeurs pour protéger les clandestins» alors qu’il s’agit avant tout de libérer la xénophobie et le racisme et pire, de les placer insidieusement au rang de valeurs de la République en criminalisant la migration des pauvres vers les pays riches, il est utile de lire ce petit volume. L’auteure, une écrivaine basque, y fait le compte-rendu des audiences d’étrangers par le juge des Libertés et de la Détention auxquelles elle a assisté, à Bayonne, l’an passé. A travers ce récit sec et sans pathos, au gré du défilé de tous ces hommes et femmes simplement en quête d’un destin meilleur et qui se retrouvent dans la peau de « délinquants » traqués, éclate l’injustice. « Le droit condamne à la faute » écrivait le philosophe Walter Benjamin comme le rappelle Marie Cosnay et le sort réservé aux migrants pauvres d’aujourd’hui et même à ceux qui les aident, en est la triste illustration. La narratrice dit encore : «Plus le scandale de la mise à l’écart et en rétention, en prison, d’une partie de la population mondiale est large, plus les acteurs du scandale s’enferment dans des dénis de responsabilité (domaine de compétence, peu de marge de manœuvre, rétention administrative, forme, forme, forme seule…).» Et l’on pense forcément au texte d’Hanna Arendt, «Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal», non pour comparer la Shoah à la lutte contre l’immigration clandestine, évidemment, mais pour constater, et s’alarmer avec Marie Cosnay : «Ce qui se passe est complexe et, peut-être, ne puis-je qu’apercevoir comment avec des individus ordinaires (ni héroïques ni monstrueux, parfois même humanistes et courageux) et des articles de lois, une machine peut se montrer à la fois bien huilée et folle.» A lire d’urgence.

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