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Histoire et écriture

Ici et là

Et pendant ce temps-là, d'autres aussi écrivent, pensent, composent, tournent, créent... évidemment ! Et j'aime à faire partager mes enthousiasmes.


La pensée du 25/04/2012

A lire : La force de l'âge, Simone de Beauvoir

En cette période incertaine autant que déplaisante du fait de l’expression, dimanche dernier, d’une toujours trop importante partie des Français en faveur des idées du Front National de Jean-Marie Le Pen ou de sa fille (en dehors du physique plus avenant de la seconde et de son peut-être relatif désintérêt pour l’histoire qui a marqué son père, comme la seconde Guerre mondiale ou la guerre d’Algérie, je n’entrevois guère de différence politique entre les deux), sans doute est-il éclairant de relire, par exemple, le témoignage de Simone de Beauvoir. Dans “la Force de l’âge”, elle raconte : “Entre octobre 1934 et mars 1935, la situation politique devint, du moins pour le profane, de plus en plus confuse. La crise économique s’aggravait; Salmson débauchait, Citroën faisait faillite; le nombre de chômeurs atteignait deux millions. Une vague de xénophobie souleva la France : il était inadmissible qu’on employât une main d’œuvre italienne ou polonaise alors que les ouvriers chez nous manquaient de travail. Les étudiants d’extrême droite manifestèrent rageusement contre les étudiants étrangers qu’ils accusaient de vouloir leur ôter le pain de la bouche.” Comme on le sait, il y eut pourtant ensuite le Front Populaire et ses bienfaisantes mesures en faveur des classes défavorisées tels la semaine de 40 heures, les congés payés, les contrats collectifs, la hausse des salaires. “La bêtise, l’injustice, l’exploitation perdaient du terrain; cela nous mettait le cœur en fête” dit encore l’écrivaine. Certes, la condition ouvrière, notamment, s’améliora mais la xénophobie et l’antisémitisme, ces tristes incarnations de la méfiance, la méconnaissance et la haine de l’Autre, ces lèpres récurrentes de l’âme humaine trop universellement partagées et si difficiles à ôter des esprits, subsistèrent… Puis resurgirent en force avec l’engrenage de la Seconde guerre mondiale qui fit basculer la France, dans sa grande majorité, du côté du maréchal Pétain et de ses “valeurs” délétères. Alors, à nous, les Français d’aujourd’hui, forts de l’éclairage de l’histoire et pour échapper à la “malédiction” de la répétition, de ne pas réitérer les tragiques erreurs de nos prédécesseurs. Mais pour cela encore faudrait-il favoriser de réels échanges transversaux au sein de la population (la fameuse “mixité” si souvent invoquée et en réalité inexistante et repoussée par tous, inclus et exclus, par peur de l’inconnu), améliorer l’éducation toujours incomplète, toujours insatisfaisante. Sans doute devra-t-on s’y atteler plus que jamais et avec constance.

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La pensée du 12/02/2012

A lire : La vie extraordinaire de Mrs Tennant, David Waller, Buchet-Chastel

“Nous avons fait la connaissance d’une famille anglaise qui demeure à cette maison à contrevents verts (…) Elles sont quatre filles (…) La seconde fille, Gertrude, est très jolie, parle parfaitement français, adore l’actrice Rachel et sait tout Shakespeare par cœur.” Sans doute Gertrude eût-elle apprécié cette flatteuse description de la plume de son voisin de villégiature à Trouville. Ce jeune étudiant en droit aux airs mélancoliques a pour nom Gustave Flaubert et il va s’éprendre de chacune des demoiselles Collier sans pourtant en épouser aucune. Gertrude est séduite par les talents de lecteur de Gustave : “Il donnait même de la grandeur et de l’harmonie à la poésie médiocre grâce à la vision, la passion, le sentiment qu’il y insufflait…” Trente années après, en 1876, la même, devenue madame Tennant, franchit à nouveau la Manche pour rejoindre la capitale française. Gustave y est désormais un écrivain renommé, elle une mère de famille respectable qui ne vibre plus guère à la vue du cinquantenaire replet à moustache de phoque. L’auteur de “Madame Bovary” envoie pourtant ces lignes à son béguin d’autrefois : “Pendant les longues années que j’ai vécues sans savoir ce que vous étiez devenue, il n’est peut-être pas un jour que je n’aie songé à vous.” Ensemble, ils soupent avec Tourgueniev et Hugo, Gustave présente Maupassant à la voyageuse que celle-ci juge “ennuyeux, taciturne et renfrogné.” C’est qu’au fil du temps, l’Anglaise rebelle est rentrée dans le rang de la vie bourgeoise. A vingt-cinq ans, encore célibataire, celle dont le père affirmait, l’ayant privé d’éducation, “Si elle peut danser et signer de son nom, c’est tout ce qui importe”, manifestait des idées plus que hardies pour une femme de son milieu. Gertrude souhaitait, par exemple, échapper aux frivolités mondaines et même “donner une utilité à son existence” hors des sentiers battus du mariage. Mais le destin rattrape cette petite-fille d’un héros de la guerre d’indépendance américaine et d’une descendante de Cromwell. Jetée, dès sa petite enfance, sur la terre de France, elle en reste marquée pour toujours. Gertrude passe ses premières années près des Champs-Elysées puisque ses parents appartiennent à la vague des Britanniques, tels lady Hamilton, Brummel ou le romancier George du Maurier, tentés par une nouvelle vie dans la patrie du roi Louis-Philippe, le successeur de leur ennemi Napoléon. Avec ses sœurs, miss Collier est conviée aux bals pour enfants donnés par la reine Amélie, elle assiste à l’érection de l’obélisque place de la Concorde... En promenade avec son père, Gertrude observe, du haut de leur cabriolet, la foule massée devant la Comédie française pour la première d’“Hernani” le 25 février 1830 et s’en souvient sans doute lorsque, quelques années plus tard, elle est bouleversée par la lecture des “Misérables” et baptise “Cosette” et “Fantine” les poupées de ses propres filles. Influencée par son cousin Hamilton Aïdé, écrivain en vogue de l’époque victorienne, Gertrude, au sortir d’une heureuse mais placide vie conjugale ponctuée par la naissance de six rejetons, se console de son veuvage en ouvrant son élégante demeure de Richmond Terrace pour y tenir le rôle de salonnière. Son caractère sociable autant que curieux l’y prédestinait et probablement a-t-elle trouvé là un moyen d’émancipation tardive. Cette pratique inconnue outre-Manche lui vaut de recevoir ainsi notamment Oscar Wilde, Ruskin, Beatrice Potter, le ministre Gladstone, Mark Twain, le peintre préraphaélite John Everett Millais… Celui-ci portraiture Dolly, la cadette de la fratrie et le tableau intitulé “Non !” devient un emblème du féminisme puisque la jeune fille y lit une lettre de demande en mariage. La même Dolly épousera pourtant plus tard en l’abbaye de Westminster Henry Morton Stanley, l’aventurier qui fit la conquête du Congo pour le compte de Léopold II de Belgique… Pour sa part, Gertrude s’intéresse à l’Afrique à travers le jeune souverain d’Ouganda qu’elle rencontre en 1913 lors d’une soirée théâtrale et à qui elle jure, à 94 ans, “une amitié éternelle !” Les amusantes tribulations de cette contemporaine de la reine Victoria, narrées avec entrain par un ancien journaliste du “Financial Times" et une profusion de détails propres aux biographies anglo-saxonnes, ne manqueront pas de donner envie de relire Thackeray, Dickens ou Troloppe. Et aussi de saluer une fois encore, même si elles ne figurent pas dans l’ouvrage, l’action pionnière des courageuses suffragettes britanniques.

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La pensée du 15/01/2012

A lire : Paris Gare du Nord, Joy Sorman, l’Arbalète Gallimard

On croirait un inventaire à la Prévert en lisant cet opuscule, fruit de l’immersion, une semaine durant, de l’écrivaine Joy Sorman dans la plus grande gare d’Europe. Car on y rencontre, bien sûr, une multitude de voyageurs pressés mais aussi des contrôleurs qui souffrent du dos, des masseuses en plein air pour citadins surmenés, des Gitanes à la fois quêteuses, moqueuses, parfois voleuses, des touristes, un plan à la main, l’attention aux aguets, endimanchés pour leur escapade parisienne, des prostitués adolescents “beaux, arrogants, magnétiques”, des policiers obsédés par la chasse aux sans-papiers et aux “jeunes de banlieue” et angoissés par de possibles attentats terroristes, des rats géants nourris au dépôt d’ordures, des drogués en crise… On y découvre des codes étonnants telle, par exemple, la couleur du carrelage du sol indiquant de quelles forces de sécurité dépendent les zones : blanc pour la SNCF, noir pour la RATP. Ou encore les deux mondes distincts que sont celui des grandes lignes, dans la gare historique dessinée par Hittorff sous Napoléon III, lumineuse, peuplée d’hommes d’affaires et de voyageurs au long cours sans compter la poignée de VIP quotidiens – l’auteur croise Brice Hortefeux ! – contrastant avec le coin sombre des trains de banlieues enterrés dans les sous-sols. Là, erre une jeunesse pauvre qui traîne son ennui et son désir d’ailleurs devant des vitrines de magasins aux éclairages néons tandis que leurs aînés, gagne-petits forcés de travailler toujours plus, lorgnent d’un œil blasé ou anxieux les tableaux électroniques annonçant les sempiternels retards des rames en direction de cités-dortoirs. Joy Sorman donne aussi des chiffres : cette gare de 80 000m2 qui accueille 600 000 voyageurs par jour et abrite un départ toutes les 3 minutes, ferme seulement trois courtes heures, la nuit. La sociologue improvisée constate avec désarroi qu’archétype du monde moderne, la gare est un lieu où “il faut circuler, évacuer, surtout ne pas se poser, pas s’installer” et note l’incroyable remarque d’un agent de sécurité qu’elle questionne au sujet des bancs interdits aux vagabonds : “Les bancs, c’est pour les vrais gens.” Curieusement, la narratrice n’évoque pas l’étonnante et gigantesque installation de l’artiste Fabien Chalon au titre optimiste, “le Monde en marche”, plantée depuis 2008 au beau milieu de la grande verrière. Le hall de la gare prend ainsi des allures d’église pendant la grand-messe avec sa fumée blanche en guise d’encens, sa musique spirituelle qui semble échappée du ciel et toutes les têtes levées vers l’écran comme pour une communion. Celle du voyage, peut-être et du “vivre ensemble” malgré tout ?…

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La pensée du 26/12/2011

A lire : L'émeute révolutionnaire dans "Choses vues" de Hugo

Le 13 mars 1831, le poète commente la révolution qui a chassé du trône de France, au mois de juillet de l’année précédente, Charles X au profit de Louis-Philippe Ier, au grand désarroi des Républicains : “Une révolution, quand elle passe de l’état de théorie à l’état d’action, débouche d’ordinaire par l’émeute. L’émeute est la première des diverses formes violentes qu’il est dans la loi d’une révolution de prendre. L’émeute, c’est l’engorgement des intérêts nouveaux, des idées nouvelles, des besoins nouveaux, à toutes les portes trop étroites du vieil édifice politique. Tous veulent entrer à la fois dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu’une révolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de l’essence de l’émeute révolutionnaire, qu’il ne faut pas confondre avec les autres sortes d’émeute, d’avoir presque toujours tort dans la forme et raison dans le fond.” Une phrase inspirante en cette fin d’année 2011 porteuse des “révolutions arabes” et pleine d’espoir, pour 2012 peut-être, pour la Russie, quelques nations africaines, pourquoi pas la Chine et… la France plus sagement par les urnes ? Que l’an neuf soit réussi !

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La pensée du 10/12/2011

A lire : Madame de La Ferté-Imbault, philosophe et femme d’affaires à la cour de Louis XV, Louis Hamon, Perrin.

“Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un œuf de cane” dit madame Geoffrin de sa fille unique, Marie-Thérèse. Cette dernière le lui rend bien, jugeant lourde la charge d’avoir pour mère l’égérie de d’Alembert et des encyclopédistes anti-cléricaux. La jeune fille prend ainsi sa génitrice comme contre modèle et s’engage aux côtés du parti dévot. Puis elle enseigne aux sœurs du Dauphin, le futur Louis XVI, la philosophie “classique” – Confucius, Socrate, Descartes ou Malebranche – plutôt que celle des Lumières. C’est elle aussi qui s’entremet pour faire échouer la candidature de Diderot à l’Académie, toujours dans cet esprit de rivalité intellectuelle et politique avec sa mère qu’illustrent à merveille les portraits de Nattier placés au cœur de cette biographie : Marie-Thérèse Geoffrin pose sans ornement, à l’antique, appuyée sur un exemplaire du “Traité de l’amour et de l’amitié” de madame Lambert tandis que sa fille arbore les colifichets en vogue à la cour de Louis XV; nœuds de satins, perles fines et domino de bal. Par son mariage avec le marquis de la Ferté-Imbault, noceur de peu de relief dont elle révèle abruptement mais avec sincérité que le trépas lui inspire “une joie immodérée et embarrassante”, la jeune femme devient l’amie des Bourbon-Conti, des Luynes, des Rohan. Ainsi s’ouvrent à elle les portes de Versailles. Marie-Thérèse saura aussi s’attacher le beau-père du roi, Stanislas Leszcynski, le cardinal de Bernis ou le ministre Maurepas pour qui elle prend fait et cause dans l’affaire du rappel des Parlements, en 1774. Trois ans auparavant, celle qu’on surnomme “la princesse Carillon” pour son parler haut dû à une forme de surdité survenue après le choc de la mort de sa fille, lance le “Sublime ordre des Lanturelus”. Toute l’Europe monarchiste, y compris l’impétueuse Germaine de Staël, s’entiche du cénacle bouffon créé par plaisanterie lors d’une partie de whist. Mais la révolution aura raison de la marquise qui confie dans une lettre à un proche datée du 24 juillet 1789 : “La Révolution m’a attaqué les nerfs de façon que je suis incapable d’affaires (…) Paris n’est plus Paris, la Cour n’est plus la Cour, les troupes du roi ne sont plus rien.” Maurice Hamon, historien de la Compagnie de Saint-Gobain jadis appelée “manufacture royale des glaces” dont la prospérité fit la fortune de la belle-famille de l’héroïne comme en témoigne la galerie des glaces à Versailles, trace ici un portrait enlevé. Partagée entre son attachement aux valeurs d’Ancien Régime et sa position de femme chef d’entreprise piquée de philosophie – Marie-Thérèse prit la direction de la fabrique au moment de son veuvage –, cette bourgeoise anoblie par le mariage, si elle paraît parfois abrupte ou contradictoire, sait aussi émouvoir. Particulièrement quand elle explique, à sa manière enjouée, jamais plaintive, loin de l’introspection contemporaine, comment “sa raison fut obligée de prendre des forces triomphantes” : “(…) ce fut le grand rôle que mon père et ma mère me firent jouer, à mon âge de douze ans, de me prendre alternativement pour la confidente et la négociatrice de leurs querelles journalières.” Un cas qui aurait probablement intéressé le docteur Freud…

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La pensée du 25/10/2011

A lire : Voyages en France, Eric Dupin, Seuil

Journaliste politique, Eric Dupin s’est lancé, entre janvier 2009 et septembre 2010, dans un périple destiné à prendre une sorte d’instantané de la France contemporaine. Au sens propre comme au sens figuré puisqu’un site internet (www.voyagesenfrance.info) permet de consulter les nombreuses photos rapportées de cette expédition. De la Creuse à la Côte d’Azur en passant par la Bretagne, la Savoie ou le Jura, l’enquêteur parcourt un pays dont les structures comme les habitants semblent marqués d’une grande fatigue, doublée d’une forme de renoncement. Si dans sa préface, Dupin affirme ne pas avoir eu pour dessein de tracer le portrait de “la France qui souffre”, c’est pourtant l’impression qui se dégage. Bourgeois, maires, politiciens, chômeurs, entrepreneurs, retraités, commerçants, la plupart des interviewés expriment un malaise profond face à la rudesse du monde contemporain et aux délitements de structures jadis fiables. Et l’on se demande avec anxiété, à moins d’un an des élections présidentielles, quelle personnalité politique saura trouver des solutions à leurs attentes. Représentative, par exemple, est la nostalgie du maire de Joinville, en Haute-Marne, qui regrette le temps “où il y avait de la place pour tout le monde, les gens sortaient de l’usine sur leur petit vélo, il y avait des petits boulots qui nous manquent aujourd’hui cruellement.” Les retraités racontent un passé sans délocalisation ni chômage partiel généralisé, un temps où les emplois, dans les milieux défavorisés, s’ils étaient souvent très durs, offraient au moins l’espoir parfois abouti d’une vie plus facile pour les générations suivantes. Les actuelles et déjà trop rares créations de postes demandent surtout des compétences administratives ou de haute technologie et fonctionnent avec peu de personnel. Pour ceux qui ont la chance d’avoir un travail, la pression, très forte, s’exprime sous la forme d’une perpétuelle et déstabilisante remise en question, une polyvalence forcée : “Les hommes changent moins vite que les usines” explique un patron. Le monde du travail est plombé maintenant, par une totale incertitude : “L’imprévisibilité de la mondialisation interdit toute projection d’avenir” analyse un autre. Le narrateur s’interroge aussi face aux déserts laids et déprimants des espaces pavillonnaires qui grignotent bourgs et campagnes, déplorant le ravage de l’accession à la propriété productrice de populations endettées à la tête de bicoques parfois invendables. La plupart des interlocuteurs de Dupin rêvent de “réinventer” la ville, mêlant dans le même espace des activités différentes, à l’opposé du paysage d’aujourd’hui sectionné en espaces fonctionnels déshumanisés. Les plus pauvres, peu à peu abandonnés par l’Etat, se débrouillent comme ils le peuvent dans un pays ou “le gramme de cannabis est moins cher que le demi de bière”. La notion de rentabilité instaurée par un gouvernement obsédé par la politique du chiffre provoque la fermeture de tout ce qui “ne rapporte pas” comme la Poste ou EDF. Paysans et producteurs se plaignent des normes européennes qui les forcent à saborder une partie de leur travail, les pêcheurs ont l’impression d’être devenus des figurants pour riches citadins et retraités en mal d’air iodé… Nombre de cités, muséifiées, redoutent leur transformation en zones exclusivement touristiques. Une sensation d’abandon marque fortement les campagnes vieillissantes et de plus en plus vides malgré l’arrivée de néo-rurbains échoués là souvent faute de pouvoir survivre dans les villes au coût de la vie exorbitant. Manque de temps, manque de lien, avec le racisme et la xénophobie éclos partout en guise de défouloir, s’inscrivent au programme de ce tableau morose. En sus, une épidémie d’incivisme et pas seulement dans les banlieues mais aussi dans les petits bourgs où des habitants peu scrupuleux volent, par exemple, sans vergogne, les fleurs des jardins publics “puisqu’ils paient des impôts locaux”. Dupin note une dégradation de la qualité de vie auxquels seuls les privilégiés échappent et des astuces pour tenter de contourner la pauvreté comme la résurgence du troc. “On ne gagne pas notre vie, on la prend” tranche l’une de ses interlocutrices. Une graine d’espoir, sans doute, que ce sursaut de volonté qui passera, peut-être, par un regain d’intérêt pour la politique au sens premier du terme, le vivre ensemble dans la cité ?

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La pensée du 01/09/2011

A lire : Rosa Bonheur, une artiste à l’aube du féminisme, Marie Borin, Pygmalion

“Je ne sais ce que Rosalie sera, mais j’ai la conviction qu’elle ne sera pas une femme ordinaire” disait d’elle sa mère, Sophie Bonheur. Celle-ci, fille naturelle d’un aristocrate qui avait fui la Terreur révolutionnaire en Allemagne quelques années durant, fut élevée en Aquitaine dans le château de son père. C’est dire si elle changea radicalement de milieu lorsqu’elle épousa Raimond Bonheur, professeur de dessin débutant et impécunieux. En 1827, le jeune couple part tenter sa chance à Paris où Raimond est bientôt séduit par les idées utopistes des Saints-Simoniens. Pour adhérer à la secte, l’enseignant fait vœu de célibat, abandonnant femme et enfants. Sophie, totalement désemparée, en meurt de chagrin. De cette sombre expérience familiale, l’aînée, Rosalie, tire deux leçons qui règleront toute son existence : elle gagnera sa vie sans l’aide de personne et ne se mariera jamais. Lucide autant qu’honnête sur ses contemporains des deux sexes, elle écrit pourtant : “Je sais bien, parbleu, qu’il peut exister quelque époux d’une plus noble trempe qui sont les premiers à faire ressortir les mérites de leur femme, mais ils sont si rares !” Et cette nature bienveillante choisit de ne retenir des dogmes paternels que l’aspect positif : “Pourquoi ne serais-je pas fière d’être femme ? Je suis persuadée qu’à nous appartient l’avenir. Mon père, cet apôtre enthousiaste de l’humanité, me répétait que la mission de la femme était de relever le genre humain, qu’elle devait être le messie des siècles futurs. Je dois à ses doctrines ma grande et fière ambition pour le sexe auquel je me fais une gloire d’appartenir et dont je soutiendrai l’indépendance jusqu’à mon dernier jour.” C’est aussi Raimond Bonheur qui pousse sa fille dans la carrière artistique et l’encourage à “dépasser Elisabeth Vigée-Lebrun”. Rosalie, devenue Rosa, va plus loin même, se piquant de sortir du domaine où l’on cantonne alors les femmes : le portrait et les fleurs. L’adolescente leur préfère les animaux domestiques et parfois les paysans qui les soignent. Privilégiant le dessin par rapport à la couleur, la mémoire par rapport à la perception, la peintre connaît son premier succès à dix-neuf ans en présentant au Salon ses “Deux lapins”. Après la guerre de 1870 dont les violences marquent fort l’artiste, celle-ci peuple désormais ses toiles de grands fauves, lions et tigres qu’elle offre à la ménagerie du Jardin des plantes une fois “croqués”. Celle qui se définit comme une “vestale de l’art” est, sous Napoléon III, invitée par le duc de Morny, reçoit la visite de l’impératrice Eugénie et du prince impérial. Le petit garçon est fasciné par la ferme modèle installée au château de By, à Thomery près de Fontainebleau où la créatrice s’est retirée pour préserver son inspiration de l’agitation parisienne. La souveraine fait hardiment nommer Rosa Bonheur chevalier de la Légion d’honneur “car le talent n’a pas de sexe”. Plus tard, le président Sadi Carnot, ardent féministe et dont le père fut aussi saint-simonien, s’inscrit au rang des admirateurs de Rosa. Jusqu’à Buffalo Bill qui vient saluer la célèbre Française, fascinée par les Indiens… et les bisons d’Amérique qui lui rappellent sans doute les innombrables vaches de ses toiles ! Pourtant, la vie de Rosa Bonheur se dessine comme un perpétuel combat contre l’intolérance : on lui reproche sa réussite outre-Manche, étonnamment vécue comme une trahison par quelques patriotes exaltés, le choix exclusivement animalier de ses tableaux, le port du pantalon qu’elle juge plus pratique sous la blouse de peintre et enfin et surtout, sa cohabitation avec les deux femmes qui partagèrent sa vie. La première, Nathalie Micas, d’esprit scientifique, conçut un frein à patins pour locomotives jamais validé par les ingénieurs des chemins de fer, la seconde, Anna Elizabeth Klumpke, une Américaine, se fera biographe de la peintre qui la choisit aussi pour légataire universelle. La lecture du testament de Rosa Bonheur, long et laborieux plaidoyer s’efforçant de faire accepter ce geste envers sa compagne qui, la vieille dame le devine, choquera les “bien-pensants”, est à lui seul le témoignage de la difficulté d’être femme et libre, y compris dans “l’Europe des Lumières”, jusqu’au début du XXème siècle. Il reste encore bien du chemin à faire aujourd’hui en ce domaine, sur la planète entière…

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La pensée du 03/08/2011

A lire : Survivre dans la rue, Américaine et SDF à Paris, Ann Webb, Albin Michel

Le témoignage d’Ann Webb, qui pourrait s’intituler “Descente dans l’Enfer des bas-fonds d’une métropole contemporaine”, est édifiant autant que désolant. Il a pour singularité d’être écrit par une native de Louisiane, bloquée dans la “plus belle ville du monde” au cours d’un périple touristique qui vire au cauchemar, faute d’argent et de contacts. Car être américaine, femme, blonde – une caractéristique physique qui attire les prédateurs, assure la narratrice – et non francophone, s’avère particulièrement désavantageux pour survivre dans la capitale française, riche mais dure aux pauvres. Cela provoque même l’indifférence, voire l’hostilité, si l’on n’en croit ce témoignage. Notamment aux yeux des travailleurs sociaux “qui associaient l’Amérique à l’argent, à la force, au courage, au pouvoir et… au sexe facile.” En dépit du principe de l’accueil inconditionnel officiellement de rigueur, Anne Webb se voit répondre au fameux numéro 115 “que les services d’urgence sont réservés aux nationaux” !!! Si le mauvais sort qui met à la rue cette touriste aux moyens modestes paraît rocambolesque dans son enchaînement – c’est parce que sa carte bancaire ne fonctionne pas en Europe et que la voyageuse partage un appartement avec une amie qui devra vendre les meubles et effets de sa co-locataire en l’absence de versement de sa part de loyer – on comprend, au fil du récit, comment la perte de la confiance en soi arrive au grand galop quand le regard des autres devient méprisant et qu’on se trouve en quelques jours jeté du côté des exclus. Très vite, on partage les affres d’Ann Webb. Que ce soit dans sa confrontation sans trêve avec ceux qu’elle appelle “les loups”, en fait la presque totalité des hommes qu’elle rencontre, systématiquement dans une demande sexuelle, violente ou pas, mais aussi dans sa détresse face à la rudesse, à l’incompréhension et à la xénophobie de la plupart de ses interlocuteurs “officiels”. L’Agora d’Emmaüs en prend notamment pour son grade, le centre d’accueil de la rue de la Bourdonnais étant décrit comme peuplé de salariés et de bénévoles arrogants et sermonneurs, délibérément hostiles à tout échange en anglais et incapables de considérer les personnes de la rue autrement que par leur situation, insensibles à leur être réel, leur personnalité individuelle. Comme aussi ces policiers qui accueillent l’Américaine, venue trouver refuge au commissariat après une tentative de viol lors d’une nuit passée derrière un carton, par un : “Ici, on est en France, vous devez parler français.” La jeune femme en est réduite à se réjouir de la chaleur du pelage des rats blottis contre elle lorsqu’elle s’allonge dans les buissons aux pieds de la tour Eiffel pour un instant de repos. Tour Eiffel qui l’avait séduite en tant que touriste et qu’une fois devenue SDF, elle perçoit tour à tour tel un phare rassurant lorsqu’elle scintille ou une force menaçante quand elle s’éteint. Aux côtés d’Anne Webb, on découvre la lassitude d’être toujours aux aguets, abruti par des journées occupées “à mettre seulement un pied devant l’autre”, à sombrer bientôt dans l’indifférence et “à force d’indifférence, on finit par douter d’exister vraiment.” Avec elle, on regarde aussi les Parisiens insouciants – on ne peut le leur reprocher car que faire individuellement face à l’ampleur du problème ? – faire la fête sur les péniches des bords de Seine ou du patinage l’hiver sur la place de l’Hôtel de ville, à deux pas de sans-abris. Mais de cette expérience horrible, la narratrice, aide-soignante intérimaire dans sa vie d’avant, à su aussi tirer matière à réflexion : “Quand vous vous distinguez en fonction de votre nationalité ou de vos traditions, cela crée de la violence. Parce que vous vous séparez du reste de l’humanité.” Elle compare aussi les systèmes de santé et de scolarité français et américains et tranche sans hésitation en faveur des premiers, à contre-courant de l’opinion majoritaire d’aujourd’hui. Ou encore, elle s’interroge sur la politique étrangère de son pays après avoir croisé de nombreux Pakistanais et Afghans : “Combien d’entre eux, me suis-je demandé alors, avaient été réduits à la rue, dans un pays étranger, à cause de cette guerre absurde menée par l’Amérique ?” Les tribulations d’une Américaine à Paris, loin de Gene Kelly et de sa joyeuse chanson sous la pluie, pour un portrait en creux de la société moderne.

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La pensée du 27/06/2011

A lire : Ce que le siècle m’a dit, mémoires, Dominique Desanti, Hachette littératures

Disparue le 8 avril dernier, cette femme de conviction née à Moscou en 1919, mena une vie tout en paradoxes : avoir pour père un Russe blanc et une mère juive, être “ensorcelée par le soviétisme” aux pires moments de la guerre froide puis faire un impressionnant et vigoureux mea culpa à travers un ouvrage publié en 1975, “les Staliniens, une expérience politique 1943-1956”, prôner et vivre l’amour libre tout en restant, pendant près de soixante années, l’épouse très éprise du philosophe Jean-Toussaint Desanti ou encore mener une carrière de journaliste exceptionnelle pour une femme de sa génération et regarder d’un œil circonspect certains courants féministes des années 70 en leur donnant son point de vue : “L’écrivain a un sexe, l’écriture n’en a pas”… L’autobiographie de cette biographe éclectique – Dominique Desanti a su retracer, de sa plume élégante et précise, des destinées aussi différentes que celles de Flora Tristan, Sonia Delaunay, Marthe Hanau, Nabokov ou Drieu La Rochelle – dense, est surtout centrée sur les années de guerre, années de jeunesse de l’auteur. Celle-ci explique son parcours atypique par le fait d’avoir été élevée au sein “d’une famille métissée” et par un homme seul, sa mère ayant déserté très tôt le foyer conjugal. Anti-bolchévik viscéral, grand bourgeois déclassé, ami de Kerenski et d’Edouard Herriot, ce père célibataire qui mourra sous des balles nazies, fit mener à sa fille une vie de bohème intellectuelle dans le Paris des années 30. De cette expérience, l’adolescente tire une forme d’ouverture d’esprit : “J’ai pris sans le savoir, de l’avance sur la marginalité, de l’avance sur la conscience des inégalités sociales, de l’avance sur une manière d’être égalitaire.” Très tôt, elle pige pour “Marie-Claire” et d’autres magazines avant que son adhésion au PC lui permette de tenir des chroniques régulières dans “Démocratie nouvelle” ou “l’Humanité”. Mais ce sont justement ses reportages dans les pays de l’Est qui, trop tardivement pourtant, lui dessilleront les yeux sur l’insupportable réalité des régimes communistes. Partant du principe que “faire quelque chose n’est pas plus dangereux qu’attendre”, la jeune femme s’engage pendant la guerre en rédigeant une feuille clandestine parisienne, “Sous la botte”, comme plus tard elle fera partie des “porteurs de valises pro-FLN”, avouant avoir gardé toujours le goût de l’action clandestine. Son adhésion au communisme, d’abord inspirée par les livres de Malraux sur la guerre d’Espagne, Dominique Desanti la justifie par ce qu’elle croyait être le seul rempart contre nazisme et fascisme, les cauchemars qui plombèrent sa jeunesse et celle de ses contemporains. Puis ensuite : “Ce qui m’a fait demeurer au Parti, ce mélange d’espoir exalté et de confort intérieur, cette fierté de lutter pour l’avenir et la joie intime d’être entourée de sœurs et de frères, cette fierté, plus forte que tous les doutes, d’appartenir à une contre-société internationale enceinte du futur.” La mémorialiste s’enthousiasme avec nostalgie pour “une époque où nous étions heureux d’admirer, après avoir si longtemps été contraints au refus, à la haine” mais n’oublie pas de rappeler comment Jean-Toussaint se moquait du couple Aragon-Elsa Triolet, les décrivant comme les icônes de la THSC (Très Haute Société Communiste) sur le modèle de la HSP des protestants. Cette femme qui se dit cosmopolite au sens de “celui qui touche à l’universalité quel que soit son lieu de naissance ou ses attaches”, retrouve le ton littéraire dont elle usait dans ses romans pour évoquer la ville de son cœur : “La Méditerranée exceptée, je n’aime que Paris, dont les jardins publics, les pluies opalines, les vues des ponts, que ce soit le pont Royal, la passerelle des Arts ou celles de l’île Saint-Louis, me servent d’évasion ou de retour.” L’esprit de ce témoin de temps maintenant anciens y flotte peut-être encore…

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La pensée du 10/04/2011

Les Héritiers du silence, Saïd Bahij et Rachid Akiyahou, en DVD

Poème sémiologique autant que document authentique, le film raconte l’histoire des hommes à travers la destinée d’une ville, ses murs, ses mots (maux !) et ses panneaux. Saïd Bahij, qui habite la cité depuis son enfance, s’applique à décrypter la “forêt de symboles” du Val Fourré. “Sociologue de gouttière” comme il s’est lui-même défini lors d’une rencontre avec Pierre Bourdieu, le réalisateur pose son regard d’artiste multiformes sur l’une des plus vieilles cités de France transformée en “banlieue” par l’urbanisation des cinquante dernières années. Histoire de l’immigration teintée de colonisation, témoignages tendres ou abrupts, le film pulvérise les clichés sur ces “zones franches à hautes tensions” à travers un humour noir salvateur. C’est le portrait d’un lieu de vie contemporain abandonné aux confins de la capitale, là où le silence bruisse de peine et d’espoir, un parcours fléché porté par la mélancolie, l’énergie créatrice d’un observateur poète.

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