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Histoire et écriture

Ici et là

Et pendant ce temps-là, d'autres aussi écrivent, pensent, composent, tournent, créent... évidemment ! Et j'aime à faire partager mes enthousiasmes.


La pensée du 29/03/2009

A lire : Le jeu de l'amour et du théâtre, Gisèle Casadesus, Philippe Rey

Elle a commencé à apprendre les notes de la portée avant l’alphabet car dans la tribu Casadesus, on a d’abord la fibre musicale, comme en témoignent encore aujourd’hui avec brio Jean-Claude, son fils, chef d’orchestre et Caroline, sa fille, chanteuse. Avec un père compositeur et directeur de la société des instruments anciens et une mère harpiste, Gisèle a d’abord songé elle-même à une carrière de pianiste et flirté avec Vladimir Horovitz lors d’un séjour bostonien dans les années 1930. Mais le gène Casadesus transmet aussi le goût des planches et des beaux textes depuis la bisaïeule habilleuse au Châtelet dont la fille, Francesca Ramadier, fut la première comédienne de la famille et une camarade de Sarah Bernhardt. Si le ton un peu désuet de la narratrice contraste avec sa destinée bohême, artistique et talentueuse, ces mémoires font revivre quelques grandes années de la Comédie Française sous les règnes, entre autres, d’Edouard Bourdet et de Pierre Dux. L’actrice y raconte aussi une époque qu’on souhaite révolue où maternité, travail et succès semblaient incompatibles – chaque annonce de grossesse à l’administrateur représente un petit tour de force ! - elle narre d’une plume allègre la vie de troupe, avec ses tournées enchanteresses aux quatre coins du monde mais aussi les jalousies et coups bas tramés à l’ombre du grand rideau rouge du théâtre de Molière… Un temps où la France délègue, comme ambassadrices de la culture à Rio, Madeleine Robinson pour le cinéma, Jacqueline Delubac pour le boulevard et Gisèle Casadesus pour le Français. Un joli récit, sans nostalgie qui donne envie d’entendre les trois coups du Brigadier !

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La pensée du 22/02/2009

A lire : En attendant que le bus explose, Thomté Ryam, Editions du Rocher

Un séjour « à l’ombre » a inspiré à « El Magnifico », Malik Diagouraga pour l’état civil, Français d’origine burkinabé, un roman dont il a malheureusement perdu l’unique disquette du manuscrit. Réfugié chez un cousin parti aux USA, le jeune homme rendu à la liberté observe les habitants de ce petit périmètre du XXème arrondissement de Paris où se situe le studio. Les héros de Ryam sont des gens « qui respirent trop fort et que le fonctionnement des hommes dégoûte » et il sait, comme peu d’auteurs, se faufiler dans la tête de chacun d’entre eux. On s’attache sans hésiter à Anthony le SDF chanteur, Charlotte, la Dulcinée pugnace et tendre d’El Magnifico, Gérard et Madeleine, un couple de septuagénaires tout droit sortis d’un roman populaire et humaniste des années 30 ou encore Anastasia et Maxou, desperados des reality-shows, tristes répliques contemporaines des personnages du film « On achève bien les chevaux ». Il y a aussi monsieur Biscotte, le directeur du supermarché Prix Uni, qui a pour employé Johann Menon, surnommé « Bonheur », un drôle de zigue qui parle à son « jumeau », un petit billet bleu de 5 euros… D’une page à l’autre, on n’a guère envie de quitter le fil musclé, finement psychologique et brillamment littéraire des tribulations de tout le petit monde né de la plume de Ryam qui prête cette pensée à l’un de ses personnages : « Le problème, c’est qu’il sait, en tant qu’artiste, que lorsqu’on n’est pas comme tout le monde, on reste un incompris, et le jour où on réussit à être apprécié, c’est qu’on est devenu comme tout le monde. » C’est pourtant tout le mal qu’on peut souhaiter à cet auteur dont le premier roman, « Banlieue noire », avait déjà marqué le talent sans concession. Le livre était préfacé par Lilian Thuram. Cette fois-ci, c’est le cinéaste François Dupeyron qui se prête à l’exercice. Montez dans le bus, c’est risqué mais vous ne le regretterez pas !

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La pensée du 11/02/2009

A lire :Le livre de ma vie, Anna de Noailles, Bartillat

Connue pour sa prolixité et son orgueil parfois proche de la prétention, Anna de Noailles, dans ses mémoires, sait pourtant faire preuve d’humour comme lorsqu’elle rapporte la manière dont son ami Maurice Barrès se moque galamment d’elle : “Croyez bien, madame, que je pense de vous tout ce que vous en dites. ” Fille d’un prince valaque de Roumanie, épouse d’un grand nom de France, membre du premier jury du prix Fémina et hôtesse réputée du Paris chatoyant du début du XXème siècle, l’auteur du célèbre recueil de poèmes “le Cœur innombrable” entreprend ici de narrer son enfance. On y découvre une petite fille très liée à sa sœur qui lui inspire des lignes émouvantes : “Ce qu'il y avait de différent en chacune de nous prenait plaisir à se modifier, à s'inonder de clarté pour être par l'autre adopté.” Mais sourde aussi la grande solitude des enfants de la bourgeoisie d’alors, comme dans les souvenirs de Cocteau ou de la comtesse de Pange. Les deux petites filles évoluent dans un monde de domestiques cosmopolites – maître d’hôtel bavarois, nurse anglaise, etc. – tandis que les parents, lointains mannequins parés de la tragi-comédie mondaine, semblent toujours en partance pour un autre monde, plus brillant et mystérieux. Mais Anna sait aussi parler de sa passion pour Voltaire, Hugo ou Bonaparte “ce pétrisseur du globe”, de sa découverte très tôt de “l’éblouissante nature qui s’empara définitivement de moi, m’envahit pour toujours”. C’est la nature qui, paradoxalement, réveille le mieux la plume de cette ultra-mondaine : « (…) car des pétunias vanillés et des hortensias roses, aux floraisons profuses, offraient le spectacle de la jeunesse du monde incliné sur la transparence de l’eau.” Le second tome de cette élégante et souvent émouvante autobiographie ne verra pas le jour, sa rédaction interrompue par la mort de la comtesse en 1933.

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La pensée du 13/01/2009

A lire : Ma vie balagan par Marceline Loridan-Ivens, Robert Laffont

“Un ordre au cœur du désordre”, c’est ce que désigne “Balagan”, ce mot venu du russe, passé à l’hébreu et au yiddish. Il convient en effet parfaitement pour décrire la vie de la narratrice, perpétuelle et difficile tentative de reconstruction de soi après l’horreur de la Shoah. Tout bascule, pour la petite Marceline Rozenberg, durant l’hiver 1944, quand un groupe de Miliciens de Bollène et Avignon, escorté de gestapistes allemands, vient arrêter sa famille. Son père mourra à Auschwitz, elle-même ira à Birkenau où elle retournera en 2002 tourner une fiction inspirée de sa propre histoire, “la Petite prairie aux bouleaux”. Outre la découverte glaçante du “tourisme de l’horreur” avec recréation d’un faux ghetto juif à l’ancienne organisé sur place par les Polonais, Marceline s’effare, toutes ces années après, de constater que la nature efface les traces du pire comme “ces renards, installés dans les ruines des crématoires”. Elle raconte aussi comment, déjà au début de la guerre, elle affirmait son gaullisme à sa manière en transformant, avec quelques camarades de classe, l’ode au maréchal en “Général nous voilà !”. Bien plus tard, la rencontre avec le réalisateur hollandais Joris Ivens la sauve du suicide, contrairement à son frère et sa sœur qui ne parviendront pas à reprendre pied. Avec Ivens, la cinéaste découvre la Chine de Mao et son totalitarisme aussi absurde que brutal. Si le bandeau du livre rapporte une remarque de Simone Veil, ancienne compagne de camp, “Même dans les situations les plus insupportables, elle nous faisait rire”, ici, Marceline Loridan-Ivens fait plutôt pleurer et prendre conscience, une fois encore, du non-sens épouvantable que constitue la haine de l’Autre. Un ultime et précieux témoignage de ce drame du XXème siècle dont tous les participants, victimes et bourreaux, sont en train de disparaître.

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La pensée du 02/01/2009

A lire : Nancy Cunard par François Buot, Pauvert

Avec ses origines aristocratiques anglo-américaines, sa réputation de fêtarde déjantée des Années Folles, sa collection de 486 bracelets africains, celle, un peu plus petite tout de même d’amants noirs - musiciens américains ou intellectuels antillais et africains – l’héroïne de cette abondante biographie a tout pour passer pour une snob foldingue et égocentrique. C’est d’ailleurs ainsi que la juge Arthur Koestler quand il la croise à Madrid en 1936. Elle y est pourtant grand reporter pour le “Manchester Guardian” et l’Associated Negro Press et fait preuve d’une vraie lucidité qui manqua à nombre de ses contemporains quand elle écrit, par exemple : “Pour tout intellectuel honnête, il est impossible d’être profasciste, et ce serait dégénérer que de se déclarer partisan de Franco, assassin des peuples arabes et espagnols.” Nancy s’indigne aussi au passage de l’ambiance coloniale qui règne au Maroc, organise une projection privée de “Potemkine” à Londres comme elle l’a fait déjà pour “l’Age d’or” de Bunuel, après les Noailles à Paris. Elle est l’amie de Beckett, Crevel, Tzara, Neruda, du sulfureux Ezra Pound. Indépendante et souvent capricieuse dans sa vie privée, cette grande bourgeoise lucide qui jamais n’adhèrera à aucun parti politique choisit, dès le milieu de sa vie, le parti des opprimés. Une ligne de conduite intellectuelle tenue dans ses engagements d’écrivaine et d’éditrice. Sa “Negro, an anthology”, sorte d’encyclopédie de la négritude parue en 1934, reste une référence en la matière, avec, entre autres, des notices rédigées par les jeunes nationalistes africains que sont alors le Libérien Ben Azikiwe et Kenyatta le Kenyan. C’est elle, aussi, qui inspira cet impressionnant hommage amoureux à Aragon : “La proximité des amants permet tout langage, tout devient langage dans une telle harmonie. Un homme alors se dissout, il n’a plus de vie propre. Il est envahi par une femme comme par un parfum. Peu à peu, cette femme s’identifie à ses pensées les moins distinctes. Il porte en lui comme un écho d’elle. Chaque fois que le silence se reforme autour de lui, il sent qu’y transparaît une présence. Elle ne laisse plus de blanc dans sa vie.”

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La pensée du 11/12/2008

A lire : Gare du Nord par Abderkader Djemaï, Seuil

« Insomniaques ou plongés dans un sommeil profond, ils se tenaient entre deux portes, entre deux seuils, entre deux gares avec leurs bagages et leurs fantômes. Souvent taciturnes, ils ne faisaient pas beaucoup de bruit, se plaignaient rarement et ne savaient pas vouvoyer les autres. Ils avaient connu l’humiliation, les maladies, ils avaient dû cacher, essuyer leurs larmes, ravaler leur colère. Ils avaient laissé leurs femmes et leurs gamins de l’autre côté de la mer. Il évoquerait les bordels, l’abattage, les hôtels borgnes, les gargotes, la poste d’où chaque mois le mandat était expédié vers la famille. Il parlerait de la radio écoutée en silence et des chansons qui nouent la gorge. Il y avait du bon et du mauvais dans leur vie. Il aurait le courage, l’honnêteté de dire que tout n’était pas sombre, qu’ils pouvaient, malgré les injustices, manger à leur faim, se soigner, apprendre un métier, bénéficier de la retraite, venir en aide à leurs proches. » Le romancier trace, dans ce petit récit plein d’humour et d’humanité, le portrait de Bonbon, Bartolo et Zalamite, trois chibanis, ces vieux Maghrébins aujourd’hui retraités qui ont construit, au sens matériel du terme, la France de l’après-guerre. Ces sans-domiciles-personnels réchauffent leurs solitudes au « Foyer de l’Espérance » près de la Gare du Nord, à deux pas de la Goutte-d’Or où ils peuvent rejoindre leurs clones, coiffés de ces étonnants calots en faux astrakan, qui passent le temps assis sur les bancs de la capitale. Parfois l’été, ils jouent aux dés ou aux échecs sur le trottoir, se réfugiant dans les troquets à la mauvaise saison. Avec eux, il y a aussi Bakary, le sorcier de pacotille qui cultive son look à la Manu Dibango et la fidélité des riches clientes crédules et Zaza, la serveuse de « la Chope verte », le QG des trois amis. Une ode gracieuse et pertinente à d’anciens soldats de l’ombre et du quotidien qu’il ne faut pas manquer de lire d’un trait.

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La pensée du 20/11/2008

A lire : Tant que je serai noire par Maya Angelou, les Allusifs

En ces temps d’Obamania, et puisque n’est pas encore écrite l’histoire de Michelle Obama née Robinson (Barack lui a-t-il chanté « Michelle ma belle » ou « Mrs Robinson » dans le creux de l’oreille pour fêter leur victoire ?), voilà l’occasion de se plonger dans les mémoires de Maya Angelou, l’une des figures de proue des femmes noires américaines contemporaines. Sa vie débute de manière assez morose, en Arkansas : mère célibataire à 17 ans, elle-même issue d’un foyer mono-parental, son frère très tôt échoué en prison à Sing Sing pour recel d’objets volés, Maya hérite pourtant de l’énergie cynique et drôle de sa propre mère qui lui donne pour devise, dans cette Amérique des années 60 : « Quand on est noir, on doit espérer que tout se passera pour le mieux. Alors, prépare-toi au pire et n’oublie jamais que tout peut arriver. » Maya sera serveuse, chanteuse, journaliste, écrivaine enfin. Elle accueille Billie Holliday qui chante le soir pour endormir son fils, est délicieusement surprise par la visite impromptue de Martin Luther King dans son bureau, joute avec Malcolm X qui lui fait penser à « une arche rouge géante ouverte sur l’éternité » joue « les Nègres » de Genet devant un parterre new-yorkais estomaqué puis s’éprend de Vusumzi Make, un exilé sud-Africain en lutte contre le régime de l’apartheid. Archaïquement macho autant que séduisant, cet ami d’Oliver Tambo partage un temps la vie de la fougueuse Américaine. Sur un ton hyper vitaminé emprunt aussi de la tristesse et de la colère profonde d’un peuple si longtemps opprimé dans son propre pays, Maya Angelou donne un intéressant aperçu d’un monde qui, on peut l’espérer depuis le 4 novembre dernier, n’a plus lieu d’être. Un monde en cours d’effacement où Maya écrivait : « Et les Noirs ne peuvent changer puisque les Blancs refusent de changer» ou encore « Je ne trouvais pas les mots pour expliquer qu’il y avait une grande différence entre les Noirs américains et les Américains tout court. » C’était avant l’ère Obama. Maya, aujourd’hui, doit être contente et pleine d’espoir, comme feu Myriam Makéba qui a eu juste le temps d’apprécier la bonne nouvelle.

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La pensée du 04/11/2008

A lire : Pages du journal de la reine Victoria traduit et préfacé par Olivier Gabet, Le Promeneur

On dirait le journal d’une jeune fille sortie du couvent et Victoria d’Angleterre a pourtant 36 ans en cette année 1855, celle de la visite du couple royal britannique à Napoléon III. Le style plat annoncé par le préfacier l’est en effet, rendu presque insipide à force de qualificatifs comme “très charmant”, “très joli” et tous les “la chère Impératrice” et autres formules d’affection un peu niaises employées par une narratrice éblouie par ses hôtes au chic si parisien. Jusqu’à ce ton de compassion mièvre exprimé par Victoria pour toutes les victimes de la révolution française qui en ridiculise parfois les épisodes tragiques, comme le commentaire des mémoires de madame Campan “où elle raconte comment la pauvre reine avait été convoquée devant la Convention et avait dû traverser Paris à pied”. Pourtant, la souveraine en villégiature parvient à émouvoir par ses enthousiasmes pour tout ce qui porte moustache fringante ou uniforme, son plaisir à voir baptiser une nouvelle rue de Paris “Victoria”, sa rage enfantine à constater que “les uniformes des soldats sont infiniment mieux coupés et mieux faits que ceux des nôtres, ce qui me contrarie beaucoup.” Et le récit des quatre princes entonnant, autour de la table du repas du soir, des chants allemands pour fêter l’anniversaire d’Albert, s’il stigmatise ces monarchies bourgeoises nées du XIXème siècle, permet aussi de toucher l’histoire par son côté intime. Comme l’envers du décor des grandes heures du monde.

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La pensée du 03/10/2008

A lire : Corniche Kennedy par Maylis de Kérangal, Verticales

L’éclat de l’écriture ciselée de l’auteure, raffinée, précieuse au bon sens du terme – au sens de “qui a de la valeur” – contraste étonnamment avec le sujet. C’est peut-être ce qui en fait tout le charme. Sylvestre Opéra, le directeur de la Sécurité du littoral, bien décidé à appliquer le principe de “tolérance zéro”, observe une bande de jeunes qui hante chaque jour son secteur. Leur occupation principale entre flirt, tchatche et ennui ? Faire le “Just Do It”, un grand plongeon dans la mer, depuis le “Face to Face”, ce plongeoir posé sur la Plate, la plate-forme d’un rivage de Marseille. Au pied d’un quartier plutôt aisé, “les petits cons de la corniche”, tous issus de milieux défavorisés et porteurs de prénoms aussi exotiques que stigmatisants, semblent retrouver ici une liberté, une force aussi, le déploiement d’une énergie que la société leur interdit le reste du temps. Eddy, le chef de bande, qui fait penser à un cacou de la zone, tombe sous le charme de Suzanne, une inconnue BCBG qui n’a pas froid aux yeux et s’incruste dans la petite horde malgré la méfiance que sa venue inspire. La vigueur des portraits psychologiques, le tableau social habilement dessiné en filigrane à travers un humour roboratif tendant à démontrer que la vie trouve toujours le moyen de triompher, même dans les conditions les plus ternes, font du livre de Maylis de Kerangal un roman fort qu’on ne lâche pas et qui donnerait presque envie de suivre ses personnages : “Ils prennent leur respiration, décomptent les secondes, trois, deux, un… go !, se précipitent alors dans le ciel, dans la mer, dans toutes les profondeurs possibles, et quand ils sont dans l’air, hurlent ensemble, un même cri, accueillis soudain plus vivants et plus vastes dans un plus vaste monde.”

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La pensée du 01/10/2008

Sur la notion de nations et de racines...

Précieuse par ces temps où la pulsion et les sentiments tendent à remplacer la réflexion, une pépite de pensée judicieuse, butinée - c’est le cas de le dire lorsqu’on lit le nom de son auteur ;) - à la rubrique “Courrier des lecteurs” du “Monde” (21/09/08). “Personne, semble-t-il, ne s’étonne de ce qu’on traite des « racines » chrétiennes, ou non, de la France (…) Pourtant, user de cette terminologie, c’est d’emblée placer le débat dans une certaine perspective, c’est déjà l’orienter, le contraindre. Car « racines » renvoie à l’idée d’une source vivante à laquelle aujourd’hui même la France pourrait continuer de puiser; or, s’agissant de religion, chrétienne de surcroît, tout indique, dans le mode de penser et de vivre de nos contemporains, qu’elle n’est certes pas la sève première dont ils tirent leur substance. On est donc seulement habilité à s’interroger sur ce qu’il reste de ce qui fut une « période chrétienne » de la France. Laquelle, de même, eut une période royale, une période coloniale, etc. Qui imaginerait de parler des « racines » royales ou des « racines » coloniales de la France (…) ? Entrer dans ce vocabulaire, c’est accepter d’emblée une certaine forme de représentation, qui a toujours été celle des traditionalistes, lesquels ont une vision « vitaliste », quasi organique de la nation – dire « racines », c’est faire entendre en fond sonore le marmonnement de Barrès, et suggérer, ciel ! que l’on pourrait « se couper de ses racines », au risque, bien entendu, du dépérissement. Plutôt que des racines, les nations ont une histoire, qui les a conduites au point où elles se trouvent : qui les a faites à un moment donné, mais dont également elles ont su se défaire – et c’est précisément de s’en défaire qui aussi les a faites. Qu’on le dise aux enracinés ; les nations ne sont pas des végétaux; elles sont une histoire en marche – marche sinueuse, anguleuse, brisée, dont le parcours se construit tous les jours.” Guy Abeille

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