À lire : Mauvaises filles, Véronique Blanchard et David Niget

Mauvaises filles, Véronique Blanchard et David Niget

Catégorie : Sociologie Éditeur : Textuel ISBN : 9782845975606 Posté le par Liesel www.textuel.com

Mauvaises filles, Véronique Blanchard et David Niget


Le thème de l’enfermement de la femme a, jusqu’ici, surtout été traité au travers de l’histoire  de sujets adultes, souvent des personnalités connues comme, par exemple, la sculptrice Camille Claudel, ou des femmes de la bonne société hospitalisées ou emprisonnées arbitrairement sur ordre de leur père ou de leur mari tout puissants dans une société française privilégiant le pouvoir masculin. Un pouvoir formaté par le code civil, ex-code Napoléon et promulgué en 1804.

Nathalie Blanchard, responsable du Centre d’exposition “Enfants en justice” de Savigny-sur-Orge pour le Service de l’Ecole nationale de Protection Judiciaire de la Jeunesse et son co-auteur, l’universitaire David Niget, se penchent, dans cette somme illustrée, sur le cas de jeunes femmes de milieux défavorisés, de la fin du XIXème siècle à nos jours. Vingt portraits défilent ainsi, étayés, chaque fois, par un thème : rébellion, errance, maternité, prostitution, folie… Si des formes nouvelles de “comportements déviants” surgissent dans le monde contemporain – en plus de l’apparition de la drogue, nouveau fléau dévastateur des classes populaires d’aujourd’hui – comme l’anorexie-boulimie, par exemple, qui, de plus, touche tous les milieux sociaux, les symptômes initiaux de rébellion des filles à l’ordre moral, social, économique, sexuel et racial restent les mêmes à travers le temps. Tout comme la réponse de la société qui ne trouve toujours pas d’autre antidote à l’exclusion sociale qu’elle a elle-même engendré, qu’une autre forme d’exclusion encore : la relégation, l’enfermement.

En lisant ici les tristement semblables destins d’Amandine, l’Apache de Belleville de la Belle Epoque, de Lili, la prostituée des Années Folles, de Jeanne, la petite voleuse des Trente Glorieuses ou de Patsy, la hippie des psychédéliques années 1970 qui noie son mal de vivre teinté d’idéalisme dans les “paradis artificiels”, on songe aux quelques exceptions qui sont parvenues à “s’en sortir” ou tout du moins à s’exprimer. Telle Albertine Sarrazin, enfant de l’Assistance publique jamais guérie de son abandon, échappée de l’institut de Bon-Pasteur à 18 ans et devenue la porte-parole des “taulardes” à travers ses récits brillants autant que poignants, “la Cavale”, “L’Astragale”, “la Traversière”... Et Gabrielle Chanel, autre évadée de l’orphelinat où elle aurait pris le goût de la couture qui lui servira de bouée de sauvetage sociale, non sans être passée par la case chanteuse de café concert puis fille entretenue. “Coco” finira d’ailleurs seule dans sa chambre-prison du Ritz, la mine méchante sous le chapeau chic, le visage tailladé des rides aigries d’une vieille femme toujours bâtarde et exclue, jamais parvenue à pénétrer le monde bourgeois qu’elle convoitait, malgré sa réussite professionnelle et financière. Enfin Violette Leduc qui entame son terrible récit, “la Bâtarde”, par ces phrases applicables à toutes celles que raconte Véronique Blanchard : “Mon cas n’est pas unique. J’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié. J’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup de temps. La torture du temps perdu, dès que j’y réfléchis. Je ne peux pas réfléchir longtemps mais je peux me complaindre sur une feuille de salade fanée où je n’ai que des regrets à remâcher. Le passé ne nourrit pas. Je m’en irai comme je suis arrivée. Intacte, chargée de mes défauts qui m’ont torturée. J’aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier. Les vertus, les qualités, le courage, la méditation, la culture. Bras croisés, je me suis heurtée à ces mots-là.”